Polyphème

Son œil unique lui offre une vision unidimensionnelle, résolument dénuée de perspective. Il n’est pas dépourvu d’intelligence, mais c’est le manque d’anticipation qui le mène finalement au désastre. Non seulement il se laisse enivrer par Ulysse sans prévoir la perte de maîtrise de soi, mais lui dont le nom signifie l’homme aux mille paroles (ou présages) se fait berner par une astuce de langage (« Mon nom est Personne »). Et le « monstre horrible, affreux, énorme, privé de la lumière » (Virgile, Énéide, III, 658), dévoreur de chair humaine, finit aveugle, l’œil crevé, au fond de la caverne, puni du crime de courte vue.

L’époque ressemble à Polyphème le Cyclope.

Nous vivons dans un temps de verbiage confus et indistinct (si possible à 120 décibels) qui est le meilleur terreau de l’absence de pensée et qu’on appelle encore, par atavisme sans doute, la langue. Nous nous étourdissons de bruit, nous nous vautrons dans le présent sans plus jamais se comprendre dans une temporalité, nos références restent résolument horizontales, nous avons oublié le passé et ignorons consciencieusement l’avenir et le devenir – ce qui ne nous empêche pas de répéter mécaniquement de manière compassée mille formules sentencieuses sur cette époque, comme autant d’inutiles présages puisque incompris. Nous regardons par le petit bout de la lorgnette. Nous sommes un monstre horrible, affreux, énorme, privé de la lumière, et nous périrons dévorés.

Polyphème est anthropophage. Nous sommes autophages.

 


Et pourtant, avant que de crever en même temps que le seul œil qui nous reste, je vois encore de la lumière.