mercredi, 10 août 2005
Prénoms
Il y a eu de nombreuses naissances dans ma famille ces dernières années. Rien que du côté maternel, ont vu le jour la fratrie Chloé/Léo/Lou, la fratrie Tom/Noa, et Sam, Lisa et Clément. Ça fait beaucoup de prénoms à la mode. La plupart sont de faux prénoms. Ce sont des diminutifs, des « pet names », des prénoms sympas. Ces choix montrent que les parents ont imaginé leur enfant comme le bébé qu’ils attendaient, mais jamais plus loin. Appeler son enfant « Tom » ou « Sam », c’est le figer à jamais dans l’instant infantile. C’est l’envisager comme un petit être mignon, à qui on dira gouzigouza en bavouillant, et qu’on condamne, comme un petit jouet, à ne pas devenir.
Qu’un Thomas ou qu’un Léonard se fassent appeler Tom ou Léo dans la vie, ce n’est pas la question. Thomas ou Léonard seront toujours dotés d’un état civil qui les inscrit dans la société en tant qu’individus à part entière, avec un âge mineur et un âge majeur. Une temporalité, un devenir.
Alors que pour Sam, il sera difficile de se sentir adulte, non seulement à cause de son nom-surnom, mais aussi parce que c’est justement le signe que ses parents ne se projettent pas assez loin pour l’imaginer à cet âge, et qu’ils risquent de chercher inconsciemment à le maintenir à l’état de bébé.
Par ailleurs, il est intéressant de noter que l’éventail des prénoms donnés en France s’est considérablement élargi depuis une cinquantaine d’années. On cherche aujourd’hui des prénoms originaux parce qu’on pense que son enfant sera unique. Bien sûr que cet individu sera unique ! Mais on ne voit plus que donner un prénom peut aussi être une manière d’inscrire le nouveau-né dans le monde et dans le temps : avec un prénom qui aura une histoire, une culture, une langue, des racines, un patrimoine, on ne nie pas pour autant l’unicité de la personne qui le porte. On affirme simplement que personne ne naît déraciné, génialement unique. Nous avons tous un héritage, et le prénom en est le début. Donner plusieurs prénoms est de plus une saine tradition (dont je n’ai pas eu l’heur de bénéficier) qui permet d’inscrire le nouvel être dans une lignée, dans une famille, dans une descendance : c’est-à-dire dans le temps.
Faire des enfants, c’est faire des gens.
20:05 Publié dans Mômes, Symptômes | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note


Commentaires
Et que penser de cet ami français dont la femme est japonaise et qui a donné à son enfant un prénom russe, et qui me répondit, quand je l'interrogeai sur la raison d'un tel choix : "C'est parce que je ne savais pas à quoi il allait ressembler" !?
Ecrit par : Polyphème | mercredi, 10 août 2005
Et dire que le pauvre petit Sam se fera appeler "Oncle Sam" quand il aura des neveux et nièces! ...
Ecrit par : Zorglub | jeudi, 11 août 2005
Excellent analyse! Vous devriez lire ce billet durant le baptême d'un des petits. Ca jetterait peut-être un froid, mais vous renverseriez sans doute la tendance et récolteriez certainement quelques applaudissements. Vivent les Victoriens et autres Marie-Octavie!
Ecrit par : Côme Rush | jeudi, 11 août 2005
Côme, le croirez-vous ?, je ne suis moi-même pas baptisée : pour l'instant je vais éviter d'aller jeter des froids au baptême de mes petits cousins...
Ecrit par : Polyphème | jeudi, 11 août 2005
Bon, je prends un peu mieux le temps de répondre à Côme :
*Je ne suis pas sûre du tout du tout du tout que faire ces remarques aux parents intéressés changerait quoi que ce soit, sinon qu'on me clouerait sans doute au pilori familial (déjà que ma mère me trouvait hier "totalitaire" parce que je trouvais indécent que les gens se baladent quasi à poil dans ma station balnéaire de ville). Vous comprenez, si je fais ces remarques, c'est que sans doute je suis insensible à la mignardise de ces petits bébés, que je critique tout car je suis aigrie, que je me "pose trop de questions", que je "dramatise des détails", etc. N'en rajoutons pas, j'ai tendance à rester diplomate.
*Pour Victorien et Marie-Octavie, attention. Un prénom trop chargé peut devenir un pesant fardeau. Je leur préfèrerais Victor et Octavie (à propos de prénom pesant, je parle en connaissance de cause, car ceux qui croient connaître mon prénom ne savent rien).
*La remarque en bonus 20% gratuit : quand j'avais une dizaine d'années, j'étais déjà fort préoccupée par cette question des prénoms (cf. la parenthèse précédente), et j'établissais des listes de mes prénoms préférés. Bien mal me prit de déclarer un jour que mon prénom masculin favori était Côme, car mon frère se mit à me moquer sans relâche, affirmant que si un jour je donnais ce prénom, il n'aurait de cesse de le déformer en appelant mon fils "Cône glacé" ou ce genre de trucs... Heureusement nous avons tous grandi. Mais votre prénom est toujours aussi beau.
Ecrit par : Polyphème | jeudi, 11 août 2005
Chère Polyphème/M.? Je ne sais plus comment vous appeler, moi.
Oh, non, vous avez raison, ne vous brouillez pas avec votre famille. Bon, j'imaginais juste la scène et je trouvais que ça faisait une ravissante malvitre. De l'héroïsme, de la classe et du gâchis. Vous, très sérieuse et déclamant avec conviction votre texte accusant parents et enfants devant le prêtre ébahi, puis redescendant triomphante vers vos parents écarlates. "Ca vous a plu? Oh, hé, c'est bon, hein! Si on peut plus rien dire dans cette famille..."
Quant aux dénudements disgracieux je vous suis parfaitement. D'abord ça désacralise la nudité, ça tue l'érotisme et le paysage. Ensuite, vous direz à votre mère que c'est bien le propre de certaines sociétés totalitaires que de dénuder une partie de sa population afin de la "deshumaniser" et de la rendre à la condition des bêtes. A poils.
Oui, je préfère Victor et Octavie, moi aussi, ça fait très début de siècle d'ailleurs.
Vous direz à votre frère que c'était un sale gosse. J'espère que vous parvenez à le tenir mieux en main à présent, et qu'il vous obéit avec placidité.
Ecrit par : Côme Rush | vendredi, 12 août 2005
La malvitre décrite est parfaitement jubilatoire à fantasmer...
Ecrit par : Polyphème | vendredi, 12 août 2005
Le "must" c'est quand même de forger son prénom soi-même, pour les parents : «Ce sera un prénom qui n'a jamais été porté par personne d'autre !» Ça peut donner des Elmire, Adona, pour une fillle ; euh, pour un garçon, je me rends compte que c'est plus difficile. Rayfor, mettons… Bof.
Cette mode est discrète cependant, car le bobo qui a tout de même lu "Psychologies magazine" n'est pas suffisamment con pour ne pas voir se profiler les séquelles d'un tel baptême.
Ecrit par : Lapinos | mercredi, 17 août 2005
Aux Etats-Unis, où il n'y a aucune loi sur le choix des prénoms, une bonne centaine de gamins ont été prénommés comme des marques au cours des quelques dernières années (j'avais lu un article effarant sur le sujet, je ne sais plus dans quoi) : des filles qui s'appellent Chanel ou Evian, des garçons qui s'appellent Armani ou Chevrolet...
N'y a-t-il pas des Elmire chez Molière ? Je connaissais quelqu'un qui s'appelait Léandre. Lourd, quand même.
Ecrit par : Polyphème | mercredi, 17 août 2005
Oui, il y a une Elmire dans Tartuffe, vérification faite, moi qui croyais inventer, on n'invente jamais rien.
Dans le courrier des lecteurs de Metro, il y a quelques mois, un type se plaignant de son prénom, Adonis, qui lui valait entre autre d'être convoqué à des entretiens d'embauche par des gens qui voulaient voir sa tronche.
Polyphème n'est pas facile à porter non plus…
Ecrit par : Lapinos | jeudi, 18 août 2005
À propos des bobos qui ont quand même lu "Psychologies de bazar Magazine", je ne serais point si optimiste après lecture des forums "prénoms" sur l'effrayant site Auféminin.com...
Sinon, pour les ceusses que ça intéresse, voici le meilleur site sur les prénoms que j'aie déniché (il est en anglais mais répertorie aussi les prénoms de nombreuses autres langues) :
http://www.behindthename.com
Ecrit par : Polyphème | jeudi, 18 août 2005
Bonjour, j'ai lu votre texte avec bcp d'intérêt.... je porte le prénom de Marion, un prénom que j'ai découvert à 4 ans.... en effet entre ma naissance etmon entrée en classe maternelle personne de mon entourage ne m'appelait Marion mais Patricia, une lubie de ma mére... (elle a fait pareil pour mon grand frere : Mario, Patrick...) allez savoir pourquoi....
Le début de ma vie scolaire fut vraiment traumatisant.... Marion par-ci, marion par-là... c'était pas moi.... dans ma famille on continue de m'appeler Patricia, certains ne savaient même pas que mon vrai prénom est marion....
L'année de mes 30 ans j'ai dit à tout le monde de m'appeler Marion maintenant que ça suffisait.... mais c'est dur pour eux de changer.... y'a que les petits que ça amusent quand un adulte m'appelle Patricia y'en a tjs un pour le reprendre....
ma mère m'a donné un prénom qu'elle n'utilise jamais..... sauf par écrit.... je signale que le prénom Patricia n'est pas sur ma carte d'identité : voilà c'était juste une petite anecdocte en passant ....
Au plaisir de vous lire.
Ecrit par : Marion | mercredi, 24 août 2005
Eh bien, quelle histoire émouvante, Marion. Cela a dû être traumatisant en effet. De mon côté c'est moi qui ai changé volontairement de prénom à l'âge de 17 ans (le mien était étranger, imprononçable et impossible à écrire), et même si je n'ai pas changé de beaucoup pour le franciser, j'ai eu l'impression de devoir reconstruire toute mon identité. Passer de Patricia à Marion, ce doit être encore pire, d'autant que vous n'aviez pas choisi cet écart.
Merci pour votre anecdote, en tout cas.
Ecrit par : Polyphème | mercredi, 24 août 2005
Polyphème, qu'est ce qu'une malvitre?
Un compliment: j'aime beaucoup l'intelligence de vos textes. Aussi curieux que celui puisse paraître, ils me rendent plus lucide.
Les commentaires sont pas mal aussi (le mien inclus).
Ecrit par : tom (dont les parents se sont projettés assez loin) | mercredi, 21 décembre 2005
La malvitre est le résultat du travail d'un mauvais vitrier, ce qui était exposé ici :
http://darkentries.hautetfort.com/archive/2005/06/17/le_mauvais_vitrier.html
mais la note a été supprimée.
On en a reparlé là :
http://eschatologicdestroyinc.hautetfort.com/archive/2005/06/18/theorisme_1.html
Il faut bien sûr l'entendre au sens métaphorique.
Merci pour votre commentaire pas mal et vos compliments, ça m'encourage à continuer.
Ecrit par : Polyphème | jeudi, 22 décembre 2005
Juste pour dire que votre texte (en particulier sa conclusion) et tous les commentaires qui l'accompagnent m'ont fort interessé ! (C'est dur, quand on a rien à ajouter au débat, mais qu'on veut juste signifier qu'on s'est penché dessus !...). Bonne continuation, Polyphème !
Ecrit par : Simon | vendredi, 17 février 2006
Très intéressante analyse. Je pense que tu vois tout à fait juste lorsque tu écris :
"On cherche aujourd’hui des prénoms originaux parce qu’on pense que son enfant sera unique. Bien sûr que cet individu sera unique ! Mais on ne voit plus que donner un prénom peut aussi être une manière d’inscrire le nouveau-né dans le monde et dans le temps : avec un prénom qui aura une histoire, une culture, une langue, des racines, un patrimoine, on ne nie pas pour autant l’unicité de la personne qui le porte. On affirme simplement que personne ne naît déraciné, génialement unique. Nous avons tous un héritage, et le prénom en est le début. Donner plusieurs prénoms est de plus une saine tradition (dont je n’ai pas eu l’heur de bénéficier) qui permet d’inscrire le nouvel être dans une lignée, dans une famille, dans une descendance : c’est-à-dire dans le temps"
d'ailleurs comme exemple pour étayer votre propos, je pourrais vous parler du phénomène qu'il se passe en Pays Basque avec un renouveau des prénoms d'origine basque (cf. notre blog : http://iparlaminak.skyblog.com)
par contre, il me semble inquiétant de constater la non-maturité de certains parents (le fait de donner un prénom "infantilisant" en est une expression),...
Ecrit par : Aitor | jeudi, 23 février 2006
Merci du lien chez moi. J'aime bien les gens qui pensent la même chose que moi et le disent mieux. :)
Ecrit par : xave | vendredi, 05 mai 2006
Merci pour ce blog plein de choses très pertinentes. Cependant, concernant la remarque sur la façon de donner un prénom à une personne, je souhaiterais nuancer un peu. LE mode d'attribution du prénom varie selon les pays et les cultures. Par exemple, en Chine les prénoms sont fabriqués de toute pièce par les parents. Si le jour de la naissance de l'enfant il tombe de la grèle, le prénom pourra être YuBing (grèle). Et je vous assure que la personne (enfant ou adulte) qui se prénome ainsi n'est pas plus affectée qu'une autre. Donc dire qu'inventer des prénoms plutôt qu'utiliser des prénoms "préfabriqués" soit "préjudiciable" pour l'enfant est un peu exagéré. Bien que je vous rejoigne completement sur le problème des prénoms infantilisants ou à la mode voir les deux (Theo, Tom, Noa, Kevin,...). Encore que ce ne sont pas les prénoms eux-même qui sont en cause mais plutôt l'image qu'on en a.
Ecrit par : Emmanuel | mercredi, 21 juin 2006
Oui, vous avez raison sur les prénoms chinois, mais justement on est en France, et donner un prénom inventé ne fait pas partie de notre culture. En Chine j'ai rencontré des gens qui s'appelaient "Révolution Culturelle" ou "Grandeur de la Patrie" comme prénom, mais aussi "Petite Hirondelle" ou le verbe "Ciseler". Cela a beau être leur habitude, je ne sais pas si Révolution Culturelle est aujourd'hui très heureux de son prénom...
Ecrit par : Polyphème | mercredi, 21 juin 2006
En effet, pour les prénoms, les chinois aussi ont leur phénomène de mode... et leurs terribles conséquences.
Tous les "Révolution Culturelle" et autres "Kevin" du monde devraient attaquer leurs parents en justice ou à défaut changer de prénom.
Pour ce qui est de notre culture, elle n'est pas figée. Au fil des siècles, les prénoms ont évolués, certains ont disparu d'autres ont fait leur apparition. Parmis les prénoms "standard" français on en recense bon nombre d'origine étrangère : Alexandre (greque), Arnold (germanique), Emmanuel (hébraïque)...
Bref à partir du moment où un prénom ne cause aucune gène à celui qui le porte il n'y a pas vraiment de probleme.
Ecrit par : Emmanuel | mercredi, 21 juin 2006
Nous sommes bien d'accord ! :-)
Ecrit par : Polyphème | mercredi, 21 juin 2006
Je crois qu'il faut arréter de tout "psychologiser".
Les prénom marchent d'abord par phénomène de modes, il n'y a qu'à voir le nombre incalculable de quadras s'appelant Philippe, Christine ou Corrine ou de vingtenaires nommés Nicolas, Claire ou Mathieu.
Vous noterez d'ailleurs que les parents aiment faire suer les instituteurs en écrivant Mathieu, Matthieu ou Mattieu... à chacun de deviner la bonne orthographe (et bien sûr, on tombe toujours sur la mauvaise..)
Il y a d'autres prénoms plus anciens et plus "constants", comme Pierre, Marie ou Charles.
Petit lien intéressant : http://www.notrefamille.com/v2/services-prenom/prenom.asp
En ce moment, la mode est aux prénoms courts, mais je ne vois pas en quoi ils sont infantiles. Il suffit de regarder au niveau des anglo-saxons chez qui les Tom et les Sam pillulent et n'ont aucune connotation de ce genre.
Et que penser de LÉO Ferré ? ;)
Ecrit par : mexen | vendredi, 29 septembre 2006
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