mardi, 23 août 2005
Un beau métier
Ces derniers temps j’ai eu l’occasion de discuter successivement avec deux professeurs de lettres.
1) Il a presque trente ans, enseigne depuis deux ou trois ans. Nous ne nous connaissons pas, c’est l’ami d’un ami. Il m’explique que ses élèves sont en quatrième.
-- Lui : Normalement au programme de quatrième, il faut enseigner la grammaire, l’orthographe, ce genre de trucs pénibles, mais boaf, c’est chiant pour tout le monde. Moi je leur fais faire des travaux créatifs, ils écrivent de petites nouvelles. Ils sont ravis et moi aussi : on s’amuse, tout le monde est content. Bientôt je passerai l’agrégation pour pouvoir enseigner en fac, parce qu’en fac au moins les étudiants te font pas chier. Tu peux bosser tranquille, faire ce qui t’intéresse, on est cool.
-- Moi, risquant cette remarque : Mais vas-t'en, par exemple, enseigner une langue étrangère à des élèves qui ne savent pas ce qu’est un C.O.D…
Il hausse les épaules et élude en riant. La soirée se passe…
Diagnostic : grave et béante carence de l’idée de transmission.
2) C’est une amie depuis des années, qui enseigne depuis deux ans. Elle a eu des classes en collège et en lycée.
-- Elle : Victor Hugo au baccalauréat de français, c’est beaucoup trop difficile ! Il faut se mettre à la portée des gamins ! Et puis, ça ne sert à rien. Il faut faire des cours de français pratiques, qui servent vraiment à trouver du travail plus tard. Par exemple on devrait enseigner dès la sixième à rédiger des lettres de motivation.
-- Moi : Euh… et la littérature ?
-- Elle : Bah oui, bien sûr, garder un peu de littérature au programme, mais franchement, il ne faut pas que ce soit trop difficile pour les enfants. Que veux-tu qu’ils entendent aux grands auteurs ?
Autre conversation.
-- Elle : En ce moment, je ne sais plus que lire. Plus rien ne me plaît, je commence des livres mais tout me paraît nul. Heureusement j’ai lu le Da Vinci Code, ça c’est vraiment prenant. Je m’aperçois que seul le rayon policier-ésotérique (sic) me plaît, désormais.
-- Moi, manquant m’étouffer : Permets-moi de douter quant à la qualité littéraire de ce livre.
-- Elle : De toute façon, tu n’as pas le droit de juger car tu ne l’as pas lu. Ça réhabilite plein de vérités, il y a des révélations étayées sur des sources sûres. Maintenant j'ai bien envie d'essayer Marc Lévy.
Diagnostic : vanité. Car plus on pénètre la littérature, plus on s’aperçoit de l’immensité de l’œuvre humaine à découvrir.
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Commentaires
Absolument effrayant.
Et je note que vous êtes en train de concurrencer Uno sur le plan des amis d'amis ahurissants de bêtise !
Ecrit par : Ludovic | mardi, 23 août 2005
Tout aussi effrayantes tout de même les conclusions hâtives et les généralisations sur l'ensemble d'une fort noble profession, tirées de deux exemples outranciers au possible. La critique légère, rieuse, pseudo sociologique demeure tellement facile… Bref, pour rester dans les généralisations, voici un vrai travail de journaliste! (et non, ce n'est pas de ma part un compliment)
Ecrit par : Virginie | mardi, 23 août 2005
L'erreur c'est de mélanger des élèves capables de s'intéresser à Hugo et Céline avec des élèves qui ont juste besoin de savoir rédiger une lettre de motivation. Mais on sait tous que c'est pas une erreur mais un dogme de la FEN.
Vos amis sont sans doute profs de lettres modernes ?
Ecrit par : Lapinos | mardi, 23 août 2005
Ludovic : je me suis beaucoup fait penser à Uno, aussi...
Virginie : quand j'écris "Un beau métier", c'est précisément parce que je trouve que c'est un beau, noble, nécessaire métier, où devraient prévaloir les idées de gratuité, de générosité, de transmission. Et où l'on devrait remiser définitivement la notion d'utilité. J'ai passé mon temps à ressasser à cette amie qu'au fond, la littérature ne sert à rien. Mais elle est incapable de l'entendre (pourtant j'y suis allée subtilement, essayant d'instiller le doute ou la remise en question, puis j'ai essayé la méthode brutale sans plus de succès). Elle voit sa mission de manière utilitariste. Le pire, c'est que je me mets même à douter de sa capacité à apprécier la littérature...
Par ailleurs je me demande comment vous pouvez trouver ma critique "rieuse" : je vous assure que ça ne me fait pas rire du tout.
Lapinos : pardonnez mon ignorance, qu'est-ce que la FEN ? Quant à être prof de lettres modernes, détrompez-vous : on n'est plus maintenant que "prof de français", les lettres ont avantageusement disparu (quoiqu'on puisse douter de l'enseignement du français aussi en tant que langue, mais je regimbe à médire).
Ecrit par : Polyphème | mardi, 23 août 2005
"Moi je leur fais faire des travaux créatifs, ils écrivent de petites nouvelles. Ils sont ravis et moi aussi : on s’amuse, tout le monde est content."
Chers collègues,
J'ai fait passer les tests à ma classe de 6ème. Je voudrais vous livrer ici l'une des rédactions produites par les enfants.
Le sujet consistait à écrire la suite du texte suivant :
"Dimanche dernier, en fin d'après-midi, après une longue promenade en forêt, Bob et sa famille retournaient à la voiture. Bob suivait ses parents lorsqu'il vit son chien s'engager brusquement sur un petit sentier..."
La consigne était telle que l'enfant et son chien (Bambou) devaient trouver un trésor, qui serait ultérieurement restitué à un musée.
Voici ce que j'obtiens (je précise que toute la classe propose ce type de production) :
Bob est son chien Banbou se pronener ave son perre dan la foré il retour ner dan la foré il voyer un bigou parter. Ili saprochant ver un trondarbe quase avec que un trou, il croyer qul y a vais ques chose de dans mais non seter que un chate le chien quouré apre le chat, il se per des dan la forer il y a vaiti des trase de pas du chien et chat et de la voiture ses la ou il avait. Il pense que set un caise ramplis de bijou ou net un caise rempli de mille € il esye de louvrire il y a un gros quadena ecri phlip
Heureusement, depuis une huitaine d'années, les pédagogos ont donné au collège de solides directives pour remettre tout ça d'équerre. Car chacun l'aura compris : l'urgence, pour ces enfants-là, est de travailler sur le récit ancré ou non dans la situation d'énonciation.
Bon courage à tous,
Luc Richer (Le Havre)
http://www.sauv.net/ctrc.php?id=472
Ecrit par : Sébastien | mardi, 23 août 2005
Vraiment, Virginie, à relire votre commentaire, je ne comprends pas où vous avez vu que je rendais des conclusions sur l'ensemble d'une profession. J'ai rencontré deux spécimens, qui ne sauront pas m'ôter l'espoir qu'il leur reste des collègues conscients de servir une cause plus grande qu'eux, à savoir l'éducation — élever des âmes, dans un mouvement ascensionnel comme le dit ce juste verbe, car éduquer, "ex / ducere", c'est "conduire au dehors", c'est-à-dire faire sortir du soi étriqué pour grandir et s'enrichir de l'Autre (de toute forme d'Autre, pas seulement des êtres : le réel qui n'est pas soi).
Pour vous dire vrai ce genre de rencontres me donne envie de devenir professeur.
Ecrit par : Polyphème | mardi, 23 août 2005
Tout cela me déprime. Je viens de passer une année à me casser les dents sur des collégiens qui, en quatrième, ne savent pas ce qu'est un sujet ou un verbe et qui, lorsque je les reprends sur des phrases du type "oah d'abord si j'y aurais su...", me "remballent" en m'expliquant que je "parle comme au Moyen-Age".
Comment suis-je censé leur enseigner l'anglais?
Quant à la dérive utilitariste de l'éducation nationale, je pense qu'elle vient aussi en grande partie des parents, qui non seulement n'élèvent plus leurs enfants (les profs sont là pour ça, après tout...) mais en plus considèrent l'école comme un service dont ils attendent un résultat prédéfini.
Conversation avec une mère d'élève :
"-Mais est-ce que mon fils a le niveau?
- Vous savez, Julien a d'énormes lacunes et ne semble pas pressé de les combler. Il n'écoute pas en classe et ne fait pas ses devoirs, sans même parler des leçons à apprendre [je résume, sur le coup j'ai dû mettre au moins deux minutes pour arriver à la même conclusion afin de ne pas la heurter]
- Alors c'est que vos cours ne sont pas assez intéressants."
Ecrit par : Vladimir | mardi, 23 août 2005
La FEN (Fédération de l'Éducation Nationale), c'est le principal syndicat d'enseignants, d'obédience communiste. Les autres syndicats sont peu ou prou sur la même longueur d'onde, seules des querelles de partis les séparent.
Les professeurs de lettres classiques, contrairement à leurs collègues de lettres modernes, ont appris les langues anciennes, ça les distingue. Sans me vanter, puisque je n'en suis pas. J'ai juste eu la chance de ne pas apprendre à lire et à écrire à l'école.
Mais vous ne m'avez pas répondu… Vous… n'en mettez pas ?
Ecrit par : Lapinos | mardi, 23 août 2005
Aôw, you are such a sensitive girl, Poly ! I do apologize sincerely, my Dear.
Ecrit par : Lapinos | mardi, 23 août 2005
No harm done !
Ecrit par : Polyphème | mardi, 23 août 2005
Chère Polyphème,
Je vous préfère en commentaire qu'après la lecture de cette note là et je m'en vais donc vous expliquer tout cela! Le qualificatif « rieuse » portait sur l'ironie du format que vous avez choisi: vous faites une sorte d'enquête, partez de deux cas de rencontres « réelles » de spécimens (oui oui, ce sont des spécimens, hélas pas rares mais pas non plus des exemples exemplaires de ce « beau métier ») et vous en tirez un diagnostic, comme si, médecin virtuel, après avoir observé quelques patients, vous en tiriez des conclusions générales sur certains caractères humains. « Rieuse » parce qu'on est obligé de sourire au contraste du style direct et de ce diagnostique votre – et ce n'est pas un mal. Mais, là où je vous en veux encore un peu, c'est que ce format de note tend (et vous n'avez peut-être pas fait exprès) à la généralisation. Considérant ces deux exemples cités, comment voulez-vous donc que votre lectorat ne considère pas ironique et moqueur votre titre ? Il n'y avait dans la note même ni espoir quant à l'enseignement, ni vraiment idées nouvelles quant à ce que vous considèreriez être un parfait enseignant, et c'est pourquoi les commentaires sont parfois indispensables…
Ecrit par : Virginie | mardi, 23 août 2005
Ah, je n'avais pas vu que ça prêtait à malentendu... En effet, d'après ce que vous dites, j'aurais dû intituler cette note "Un beau métier bafoué".
Ecrit par : Polyphème | mardi, 23 août 2005
Mmmm, Virginie, ce ne sont que des exemples, mais disons que ce sont des signes, des symptômes... Voire la cristallisation ponctuelle d'un état d'esprit en propagation.
[Je vois du moisi partout]
Ecrit par : Fromageplus | mardi, 23 août 2005
Mon Bon Monsieur de la Fromagerie,
(Tiens tiens, votre petit prénom secret serait donc Cassandre…)
Si ces deux exemples sont des symptômes, quel est votre remède au mal dont souffrent ces pauvres hères, et que serait pour vous un individu sain sans moisissure?
Ecrit par : Virginie | mardi, 23 août 2005
[Pour votre collection d'horreurs orthographique Polyphème, regardez ce titre de blog: http://unjourjerencontraunloup.hautetfort.com/
Ah! Merveilleux passé simple.... ]
Ecrit par : Virginie bavarde | mardi, 23 août 2005
"Bob est son chien Banbou se pronener ave son perre dan la foré il retour ner dan la foré il voyer un bigou parter. Ili saprochant ver un trondarbe quase avec que un trou, il croyer qul y a vais ques chose de dans mais non seter que un chate le chien quouré apre le chat, il se per des dan la forer il y a vaiti des trase de pas du chien et chat et de la voiture ses la ou il avait. Il pense que set un caise ramplis de bijou ou net un caise rempli de mille € il esye de louvrire il y a un gros quadena ecri phlip"
Me semble plus que correct ce patois, non ?
Ecrit par : Axël | mardi, 23 août 2005
Mettons-en aussi un peu dans la gueule des journalistes, par soucis d'équité dans la débâcle. Entendu aujourd'hui sur France Inter, à propos du Brésilien abattu par erreur par la police londonienne: "les caméras du métro montrent que le jeune homme n'avait pas l'air... suspicieux..."
A moins qu'il s'agisse de nous démontrer que le jeune homme n'avait pas suspecté la police d'être animée de sentiments agressifs envers sa personne, ce pourquoi il n'a pas pu prendre la fuite assez tôt, ce qui lui aurait sauvé la vie.
Ecrit par : Côme Rush | mardi, 23 août 2005
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