mardi, 21 novembre 2006
« Le Sourire à visage humain »
Article de Philippe Muray paru en 2004.
On tourne autour, on cherche derrière, il n’y a plus personne, il n’y a jamais eu personne. Il n’y a que ce sourire qui boit du petit-lait, très au-dessus des affaires du temps, indivisé en lui-même, autosuffisant, autosatisfait, imprononçable comme Dieu, mais vers qui tous se pressent et se presseront de plus en plus comme vers la fin suprême.
C’est un sourire qui descend du socialisme à la façon dont l’homme descend du cœlacanthe, mais qui monte aussi dans une spirale de mystère vers un état inconnu de l’avenir où il nous attend pour nous consoler de ne plus ressembler à rien.
C’est un sourire tutélaire et symbiotique. Un sourire en forme de giron. C’est le sourire de toutes les mères et la Mère de tous les sourires.
Quiconque y a été sensible une seule fois ne sera plus jamais pareil à lui-même.
Comment dresser le portrait d’un sourire ? Comment tirer le portrait d’un sourire, surtout quand il vous flanque une peur bleue ? Comment faire le portrait d’un sourire qui vous fait mal partout chaque fois que vous l’entrevoyez, mal aux gencives, mal aux cheveux, aux dents et aux doigts de pieds, en tout cas aux miens ?
Comment parler d’un sourire de bois que je n’aimerais pas rencontrer au coin d’un bois par une nuit sans lune ?
Comment chanter ce sourire seul, sans les maxillaires qui devraient aller avec, ni les yeux qui plissent, ni les joues ni rien, ce sourire à part et souverain, aussi sourd qu’aveugle mais à haut potentiel présidentiel et qui dispose d’un socle électoral particulièrement solide comme cela n’a pas échappé aux commentateurs qui ne laissent jamais rien échapper de ce qu’ils croient être capables de commenter ?
C’est un sourire qui a déjà écrasé bien des ennemis du genre humain sous son talon de fer (le talon de fer d’un sourire ? la métaphore est éprouvante, j’en conviens, mais la chose ne l’est pas moins) : le bizutage par exemple, et le racket à l’école. Ainsi que l’utilisation marchande et dégradante du corps féminin dans la publicité.
Il a libéré le Poitou-Charentes en l’arrachant aux mains des Barbares. Il a lutté contre la pornographie à la télé ou contre le string au lycée. Et pour la cause des femmes. En reprenant cette question par le petit bout du biberon, ce qui était d’ailleurs la seule manière rationnelle de la reprendre ; et de la conclure par son commencement qui est aussi sa fin.
On lui doit également la défense de l’appellation d’origine du chabichou et du label des vaches parthenaises. Ainsi que la loi sur l’autorité parentale, le livret de paternité et le congé du même nom. Sans oublier la réforme de l’accouchement sous X, la défense des services publics de proximité et des écoles rurales, la mise en place d’un numéro SOS Violences et la promotion de structures-passerelles entre crèche et maternelle.
C’est un sourire près de chez vous, un sourire qui n’hésite pas à descendre dans la rue et à se mêler aux gens. Vous pouvez aussi bien le retrouver, un jour ou l’autre, dans la cour de votre immeuble, en train de traquer de son rayon bleu des encoignures suspectes de vie quotidienne et de balayer des résidus de stéréotypes sexistes, de poncifs machistes ou de clichés anti-féministes. C’est un sourire qui parle tout seul. En tendant l’oreille, vous percevez la rumeur sourde qui en émane et répète sans se lasser : « Formation, éducation, culture, aménagement du territoire, émancipation, protection, développement durable, agriculture, forums participatifs, maternité, imaginer Poitou-Charentes autrement, imaginer la France autrement, imaginer autrement autrement. »
Apprenez cela par cœur, je vous en prie, vous gagnerez du temps.
Je souris partout est le slogan caché de ce sourire et aussi son programme de gouvernement. C’est un sourire de nettoyage et d’épuration. Il se dévoue pour en terminer avec le Jugement Terminal. Il prend tout sur lui, christiquement ou plutôt ségolènement. C’est le Dalaï Mama du IIIe millénaire. L’Axe du Bien lui passe par le travers des commissures. Le bien ordinaire comme le Souverain Bien. C’est un sourire de lessivage et de rinçage. Et de rédemption. Ce n’est pas le sourire du Bien, c’est le sourire de l’abolition de la dualité tuante et humaine entre Bien et Mal, de laquelle sont issus tous nos malheurs, tous nos bonheurs, tous nos événements, toutes nos vicissitudes et toutes nos inventions, c’est-à-dire toute l’Histoire. C’est le sourire que l’époque attendait, et qui dépasse haut la dent l’opposition de la droite et de la gauche, aussi bien que les hauts et les bas de l’ancienne politique.
Un sourire a-t-il d’ailleurs un haut et un bas ? Ce ne serait pas démocratique. Pas davantage que la hiérarchie du paradis et de l’enfer. C’est un sourire qui en finit avec ces vieilles divisions et qui vous aidera à en finir aussi. De futiles observateurs lui prédisent les ors de l’Élysée ou au moins les dorures de Matignon alors que l’affaire se situe bien au-delà encore, dans un avenir où le problème du chaos du monde sera réglé par la mise en crèche de tout le monde, et les anciens déchirements de la société emballés dans des kilomètres de layette inusable.
Quant à la part maudite, elle aura le droit de s’exprimer, bien sûr, mais seulement aux heures de récréation. Car c’est un sourire qui sait, même s’il ne le sait pas, que l’humanité est parvenue à un stade si grave, si terrible de son évolution qu’on ne peut plus rien faire pour elle sinon la renvoyer globalement et définitivement à la maternelle.
C’est un sourire de salut public, comme il y a des gouvernements du même nom.
C’est évidemment le contraire d’un rire. Ce sourire-là n’a jamais ri et ne rira jamais, il n’est pas là pour ça. Ce n’est pas le sourire de la joie, c’est celui qui se lève après la fin du deuil de tout.
Les thanatopracteurs l’imitent très bien quand ils font la toilette d’un cher disparu.
10:25 Publié dans Allons plus loin ! | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
mercredi, 15 novembre 2006
Ready-made communication
Une publicité pleine page dans la presse nous explique : « Dans une entreprise people-ready*, les ingénieurs et les équipes marketing partagent plus qu'un café. (...) Les entreprises people-ready le savent : le travail en équipe est la clé du succès. C'est pourquoi elles s'appuient sur un ensemble de logiciels. Ce sont non seulement des outils de messagerie, mais aussi des logiciels de gestion de projet, des sites de travail collaboratif, des systèmes et des bases de données intégrées. (...) Microsoft, des logiciels pour des entreprises people-ready. »
L'astérisque renseigne : « [pipœlredi] adj. Se dit des entreprises, des équipes, des logiciels qui sont prêts, efficaces, performants et immédiatement opérationnels. »
Outre que la définition ne fait que redire strictement ce qu'il y a dans le baratin qui la précède, je croyais savoir que « people » ça veut dire « les gens » – la seule chose dont il n'est pas question ici.
18:05 Publié dans Fake new world | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
lundi, 13 novembre 2006
Médiocrité de la jeunesse
Les jeunes sont des cons. Suffisants, confits dans une fière inculture, ils se croient sortis de nulle part, thuriféraires d'un présent frénétiquement présent, et se permettent de juger toute l'Histoire à l'aune de leurs valeurs modernes prétendument parachevées (ce qui est un non-sens et la preuve de sévères incapacités mentales, mais passons). Quand ils sont journalistes, c'est encore pire.
C'est ainsi qu'une sombre conne festive et cool, qui probablement ne voit pas le problème, ose écrire en édito du Petit Bulletin lyonnais de cette semaine : « En novembre, il n'y a pas vraiment de quoi se réjouir. Toutes les fêtes un peu rigolotes ayant déjà été attribuées à des mois plus chanceux, novembre a dû se contenter des restes : la fête des morts et l'armistice d'une guerre chiante dont il ne restera bientôt plus aucun survivant. » Mademoiselle a trouvé une accroche sympa pour son article, elle peut désormais pérorer sur l'arrivée de Noël et la vigueur du café-théâtre à Lyon. Peu importe l'insulte au passage aux millions de ses compatriotes qui sont allés se battre et mourir, peu importe puisqu'ils sont morts, que c'était il y a longtemps (comprenez, Mademoiselle n'était pas née), qu'on ne va pas se prendre la tête avec des trucs chiants qu'on ne comprend pas. Nous vivons dans un monde de paix, d'ailleurs la guerre c'est mal et nous crachons dessus ! Comme si nous ne célébrions l'armistice que parce qu'il reste encore des poilus en vie... Je suis écœurée par tant d'inconséquence et de bêtise crâne.
12:30 Publié dans Symptômes | Lien permanent | Commentaires (42) | Envoyer cette note
lundi, 06 novembre 2006
Perplexité
À chaque fois que j'allume mon téléviseur – c'est-à-dire environ dix minutes toutes les trois semaines pour tomber sur des émissions dont j'ignorais l'existence –, je m'entends dire : « Merci de votre fidélité »...
15:05 Publié dans Fake new world | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
vendredi, 03 novembre 2006
Questionnaire
22:05 Publié dans Allons plus loin ! | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
jeudi, 02 novembre 2006
Groupie
Le disque posthume de Philippe Muray est paru il y a deux semaines. Il reprend certains poèmes du livre Minimum Respect, cette fois mis en musique (plutôt intelligemment, voire avec facétie) et lus par leur auteur. Quel plaisir d'entendre sa voix d'un flegme éclatant se rire des sornettes modernantes !
Un exemple de texte, dans sa version chantée : le poème original est beaucoup plus long.
Sans moi
Le moral des ménages qui a encore baissé
La crainte qu'on sent rôder sur les marchés boursiers
L'indice européen publié par l'Insee
Qui donne des résultats fortement dégradés
Le secteur aérien en chute continuelle
Qui entraîne avec lui l'industrie touristique
Dans la bourrasque affreuse d'une toute nouvelle
Epidémie de pneumopathie atypique
Sans moi ni moi ni moi
Ni moi ni moi ni moi
Librairie-bar à vin anticonsumériste
Où l'on trouve des tee-shirts vraiment non conformistes
Aux slogans drolatiques parmi lesquels voisinent
Dans un joyeux fatras Bourdieu et Bakounine
Clémentine qui renoue avec l'art encagé
En essaimant de nuit dans les cages d'escalier
Des notes de musique faites en papier mâché
Sur lesquelles en grosses lettres on lit : Obéissez
Sans moi ni moi ni moi
Ni moi ni moi ni moi
Jean-René qui renoue avec la photo floue
Créateur inclassable qui veut marier Mickey
Avec le dadaïsme et le culte vaudou
Réinventant ainsi la dissidence vraie
La télé qui renoue avec sa vraie mission
Qui est de rendre compte de nos obsessions
Dans des comptes rendus sans concession
Afin de renouer avec l'insoumission
Sans moi ni moi ni moi
Ni moi ni moi ni moi
Le parc paysager la promenade plantée
L'atelier jardinage du square de Tanger
Où Natacha renoue avec les potagers
Qu'elle dit être d'abord des lieux où résister
La place Sainte-Marthe bien réaménagée
Devenue lieu de vie avec des cours fleuries
Des sculpteurs débutants qui se réapproprient
Veillant à empêcher qu'elle devienne rue-musée
Sans moi ni moi ni moi
Ni moi ni moi ni moi
Et le squat rénové de la friche musicale
Espace d'émergence pour programmes créatifs
Energies collectives actes alternatifs
Dans le cadre d'un vrai projet municipal
Je m'en vais de ce pas voir la Dokumenta
Qui se tient cette année tout près de Bassora
Elle remporte m'a-t-on dit un énorme succès
Et ne va pas prétendre que c'est pas un progrès
Je me garderai bien d'être si discourtois
Je dis sans moi sans moi
Je dis sans moi sans moi
Ni moi ni moi ni moi
11:35 Publié dans Lumière | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note


