mardi, 27 mars 2007

Aux frites, citoyens !

   Comme j'ai quitté la région lilloise à l'âge de cinq ans, je distingue clairement mes souvenirs de très petite enfance qui y sont situés des autres, plus tardifs, ailleurs. Je me rappelle des virées à la plage de Zuydcoote, où mon père m'achetait parfois une barquette de bonnes frites bien grasses arrosées de vinaigre à manger avec une petite fourchette en plastique coloré. Je me rappelle qu'on disait « Je voudrais une frite » alors qu'en fait on en voulait une barquette entière, ce qui me faisait rire. Je me rappelle, près de la Grand Place de Lille, une vendeuse qui m'en avait enroulé une énorme quantité dans un cornet de papier pour un prix ridicule. Parfois aussi c'était la grande expédition en Belgique, le temps d'aller manger une frite. Le long des routes, sur les places, il y avait partout des fritures. Chez ma grand-mère dans le Pas-de-Calais, mon oncle faisait des kilos de frites quand nous venions déjeuner. Avant la percée du tunnel sous la Manche, nous aimions nous arrêter à Sangatte pour regarder la maquette animée du train dans le local d'Eurotunnel, et cela se finissait toujours près d'une baraque à frites stationnée non loin. À la maison, même après avoir déménagé, nous en faisions quelquefois et toute la famille s'y mettait : l'un épluchait les pommes de terre, un autre les coupait en tranches, un autre en bâtonnets, un autre rinçait à grande eau et ma mère cuisait le tout dans une grande marmite pleine d'huile bouillante qu'il était strictement interdit d'approcher. Parfois elle nous servait nos frites dans un filtre à café en jouant à la vendeuse, quand nous étions ravis de faire semblant de lui acheter ces cornets. 

   La dernière fois que je suis entrée dans une brasserie lilloise pour en manger, je me suis retrouvée devant une assiette de frites surgelées... Samedi, me trouvant de nouveau dans le Nord, j'ai demandé à des Lillois des adresses de baraques à frites. Réponse unanime et spontanée : « Oh là là, ça n'existe presque plus ! Cela va être très difficile à trouver ! ». Dimanche en Belgique, même question aux Belges, et même réponse. « C'est la faute à l'hygiène ! À cause des règlements européens, on n'a plus le droit de vendre de la nourriture de façon itinérante. Les exigences sanitaires sont drastiques et condamnent automatiquement toutes les baraques. » Que des lois émanant de Bruxelles soient parvenues à tuer en quelques années l'un des principaux traits de la culture de cette région laisse deviner l'étendue de leur puissance dévastatrice... 

   Avis aux amateurs, il y a encore un résistant dans sa baraque à l'entrée du parc de la Citadelle.

Commentaires

Voilà une note qui a toutes les chances de satisfaire vos fans ! Tandis que moi, autant le début me plaît, j'avoue que j'ai un petit faible pour les gens du Nord, autant la fin m'agace.
Mettre sur le dos de l'Europe la disparition de la frite, il faut une sacrée dose d'idéologie ! Comme si l'Europe était moins bureaucratique que la France.
Vous croyez que la France a attendu le Traité de Rome pour commencer à édicter des règlements absurdes ? À l'inverse les appellations d'origine contrôlée qui semblent plutôt une bonne règlementation se sont multipliées sous l'impulsion de l'Europe, mais pas seulement.

Ecrit par : Lapinos | mardi, 27 mars 2007

Tout à fait d'accord avec toi mon lapin !

Ecrit par : Tomboy | mardi, 27 mars 2007

Ah le week-end à Zuydcoote...

Ecrit par : Artemus | mardi, 27 mars 2007

Effectivement, plutôt un problème de marché : le secteur agro-alimentaire impose ses normes et la frite surgelée en fait maifestement partie.
De même, bientôt la disparition du camembert au lait cru ?
http://www.zevillage.net/2007/03/le_camembert_au.html

Une sorte de Fromagemoins, en somme...

Ecrit par : paratext | mercredi, 28 mars 2007

Et quand on sait le poids de la France dans la PAC… elle a défini presque à elle seule la politique dans ce domaine. D'ailleurs, sans les subventions européennes, il n'y aurait plus du tout d'agriculteurs dans certaines régions comme la Bretagne où la PAC a donné aux paysans un statut de quasi-fonctionnaires. Comme le dit Paratext, le "problème des frites" est bien plutôt imputable à l'industrie agro-alimentaire ; on constate que cette industrie s'est surtout développée (la grande distribution et l'élevage industriel) dans des régions de faible tradition gastronomique comme la Bretagne et le Nord de la France ; l'"Europe" n'a pas de rapport direct avec ça.

Derrière l'idéologie anti-européenne de Poly, il y a ce sentiment assez à la mode (parce qu'il est "démocratique") que les lois sont mieux faites lorsqu'elles sont faites par ceux qui sont directement concernés ; c'est une de ces fausses évidences dont l'idéologie démocratique actuelle est grosse ; la régionalisation actuelle est un facteur de corruption, de gaspillage, d'inertie, Georges Frêche est l'incarnation ubuesque de cette politique néfaste.
La France de Louis XV, qui fut la plus grande, à la fois moderne et pacifique, s'est faite grâce aux intendants indépendants contre les minables potentats locaux "clientélistes". Dans le même sens on pourrait faire une comparaison entre l'Afrique coloniale du début du XXe siècle et l'Afrique néocoloniale d'aujourd'hui, mais ça serait peut-être un peu trop politiquement incorrect ?

En définitive je suis donc tenté de dire de Poly comme Fabius a dit de Le Pen, qu'elle n'apporte pas les bonnes réponses mais qu'elle pose les bonnes questions.

Ecrit par : Lapinos | mercredi, 28 mars 2007

Sans vouloir parler à sa place, il me semble que Poly fait moins de la "politique" que le seul constat de la puissance technocratique bruxelloise, et de ses funestes œuvres d'aseptisation...
J'avoue ne pas saisir ce que viennent faire là-dedans Louis XV et la question coloniale : on cause frites et Plat Pays !

Ecrit par : fromageplus | mercredi, 28 mars 2007

Oui, c'est typiquement de l'idéologie de "constater", comme vous dites avec l'aplomb d'un politicien en campagne électorale, F+, la puissance technocratique bruxelloise, sans commune mesure avec la bureaucratie française ou yankie, en effet, mais dans le sens inverse de ce que vous croyez, et de la rendre ainsi responsable du goût de plus en plus fade des fromages alors que les centres Leclerc, Auchan ou Carrefour en sont beaucoup plus certainement responsables. Pour une dégustation de fromages encore plus dégueulasses, je vous conseille un petit séjour aux États-Unis, une grande nation décentralisée "as you know".

Ma réaction vous paraît peut-être un peu "disproportionnée", F+, et c'est tout à votre honneur de vous porter ainsi au secours de la veuve ou de l'orpheline bafouée dans ses convictions, mais en tant qu'Européen de souche je me suis senti offusqué par les propos injustes de Poly, voilà tout.

Ecrit par : Lapinos | jeudi, 29 mars 2007

Lapin, vous parlez de l'Europe en tant que réalité historique, géographique et culturelle, ou bien en tant qu'horizon idéologique de la modernitude conquérante ?
Que Bruxelles [l'Europe en tant qu'idéologie moderne] adopte des restrictions sanitaires si drastiques qu'elles poussent à la mort des artisanats divers n'a rien d'une vision idéologique ; c'est un fait, et une politique qui ne se cache pas de ces objectifs.
Après, que les Amerloques aient nettement moins de goût et de subtilité [notamment en matière de gastronomie], c'est également un triste fait que vous pointez. En revanche, votre anti-américanisme récurrent, lui, frise franchement l'idéologie...
;)

Ecrit par : fromageplus | jeudi, 29 mars 2007

C'est l'idéologie libérale qui est défavorable à l'artisanat ; il n'y a que dans une économie dite "libérale" que l'on juge une entreprise économique d'abord en fonction des profits qu'elle génère, accessoirement sur la qualité des produits fabriqués. Il n'y a que dans une économie libérale que l'industrie pornographique, au prix de quelques déclarations hypocrites, est considérée comme une industrie comme les autres. Je ne vois pas le rapport avec l'Europe.

Au contraire, il est probable qu'une Europe affaiblie politiquement, dont la réalité est essentiellement d'ordre économique (les économies allemande et française sont imbriquées l'une dans l'autre) est une bénédiction à court terme pour les multinationales : elle leur permet d'échapper au contrôle des politiques, divisés. La Banque européenne échappe au contrôle des politiques !

Toute la stratégie des États-Unis, et les Britanniques sont leurs alliés dans ce plan, est d'ailleurs d'empêcher l'union politique entre l'Allemagne et la France, et de semer la zizanie, qui en tirant les budgets de l'Europe vers le bas, comme le fait Blair, qui en achetant les Tchèques ou les Polonais à coups de dollars. Ce n'est pas être idéologue de dire que les Yankis mènent une guerre diplomatique et économique contre l'Europe ; ils ont parfaitement conscience de dépendre de leur fort taux de croissance, et que ce fort taux de croissance dépend lui-même en partie du "leadership" mondial des États-Unis.

Ecrit par : Lapinos | vendredi, 30 mars 2007

Lapin,
D'accord avec vous sur le funeste libéralisme. C'est presque hors-sujet mais je prends un exemple :
Pas loin de chez moi, un petit salon de thé / pâtisserie tout à fait charmant et très populaire a fermé ses portes, au profit d'un "Paul"...
Nom de Dieu de bordel de merde, mais pourquoi "Paul" a-t-il besoin de ratiboiser frénétiquement les petits commerçants, de tuer systématiquement tout ce qui fait la diversité du monde, et de réduire la planète en un gigantesque champ de franchises toutes pareilles et toutes aussi laides ? A ce stade, c'est de la haine et de la rage, je ne vois pas ce que ça peut être d'autre. Qu'est-ce que ça peut lui foutre, à "Paul" qu'il y ait des salons de thé qui ne s'appellent pas "Paul" ? Quelle bande de connards.

Ecrit par : fromageplus | vendredi, 30 mars 2007

Là où la commission de Bruxelles passe, la pomme de terre ne repousse pas!

Ecrit par : Cadichon | samedi, 31 mars 2007

Bien fait. Les frites, ça faisait grossir. Ça nous empêchait de ressembler aux photos des magazines.

Ecrit par : Vagant | mardi, 10 avril 2007

Revenant d'une semaine à Lille, avec cette note en mémoire, je me permets de vous communiquer deux autres lieux : à l'entrée de Lambersart, près des jardins du "Colysée" ; à Valenciennes, place Froissart...

Ecrit par : Ludovic | mardi, 10 avril 2007

Merci beaucoup, je prends bonne note pour la prochaine fois !

Ecrit par : Polyphème | jeudi, 12 avril 2007

À vous entendre, on ne saurait être un véritable rebelle hexagonal sans bouffer un cornet de frites lilloises authentiques de temps en temps.

Ecrit par : Lapinos | jeudi, 12 avril 2007

Il s'agit surtout d'aimer manger des frites !

Ecrit par : Polyphème | jeudi, 12 avril 2007

Je déconnais, j'ai bien compris que M. Maubreuil est la simplicité même, y'a pas à tortiller. Et les chichis ? Vous aimez les chichis ?

Ecrit par : Lapinos | vendredi, 13 avril 2007

Allez Bray-Dunes !

Et lançons un appel pour le recherche des barques à frites perdues !

Pour ma part j'en connais plusieurs finalement :
- Une autre à Lambersart, à côté du Lille Hockey Club
- Une Place Tacq (Faubourg de Béthune), pile en face du MacDo !
- Une à Loos à côté de la petite gare
- Une à la Station CHR Oscar Lambret (en face des résidences universitaires)

Mais maintenant il y a une nouvelle mode, ce sont les friteries "sédentaires" qui elles se multiplient !

Ecrit par : mexen | jeudi, 26 avril 2007

Oh, comme tous ces noms me sont familiers ! Nostalgie nostalgie...

Ecrit par : fromageplus | jeudi, 26 avril 2007

Qui l'eût cru ?, les vraies frites du Nord sont à Lyon !!! Au bar-restaurant le Ninkasi rue Ferrandière, je me suis régalée. Quand j'ai complimenté le patron (un ch'ti) pour ses vraies frites faites maison, sa première réaction a été : "Il faut se battre, vous savez...". La frite est un vrai sujet de société :-)

Ecrit par : Polyphème | dimanche, 01 juillet 2007

La Frite Vaincra !

Ecrit par : mexen | dimanche, 01 juillet 2007

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